QUI SONT LES JUMMAS?


Les Jummas sont des minorités autochtones vivant  dans les Chittagong Hill Tracts au Bangladesh. Leur nombre, estimé par le gouvernement du Bangladesh à 350 000, serait de 3 millions. La sous-estimation permettant au gouvernement central de mener une politique de colonisation de leur région. Depuis la création du Bangladesh en 1971, ces autochtones, différents du reste de la population du pays, subissent l’humiliation, supportent l’injustice et sont victimes de la violence des colons bengalis, soutenus par leur gouvernement



L’histoire de la région reste inconnue jusqu’au XVIème siècle. Les Chakmas auraient migré de l’Inde (du Bihar)  jusqu’en Birmanie dans la région de l’Arakan. Chassés par les Arakanais, ils se sont installés dans les Chittagong Hill tracts au 17èmesiècle.

Au 19ème siècle, toute la région est colonisée par le royaume d’Angleterre et devient l’Empire britannique des Indes. L’autorité britannique donne une large autonomie aux tribus des Chittagong Hill Tracts sous la direction de leurs chefs (CHT Régulation Act de 1900). Elle limite strictement la possibilité aux populations « non tribales »  de venir s’y installer.

Décolonisation et création de 2 Etats indépendants

En 1946, des heurts sanglants entre les différentes communautés (musulmane, sikh, hindoue) poussent les britanniques à la création de 2 états indépendants, l’Inde et le Pakistan ; ce dernier est immédiatement divisé en deux régions distinctes, distantes de 1 700 km : le Pakistan oriental (qui deviendra le Bangladesh en 1971), et le Pakistan occidental. Cette partition entraine des déplacements massifs de populations, plusieurs millions de musulmans indiens partent au Pakistan,autant d’hindous du Penjab fuient en Inde. Le tracé des frontières entre l’Inde et le nouvel Etat du Pakistan donne lieu à de très âpres négociations. Les populations autochtones souhaitaient et pensaient avoir été rattachées à l’Etat Indien. Quand le tracé des frontières est enfin officialisé le 18 août 1947, la surprise est  totale pour les populations des Hill Tracts et provoque de vives protestations. Le 21, l’armée Pakistanaise intervient pour rétablir l’ordre et imposer le drapeau pakistanais. Dès lors, les Chittagong Hill Tracts sont englobés au sein du Pakistan oriental. Entre 1957 et 1963 un grand barrage est construit dans la région : le barrage de Kaptaï. Il submerge 1000 km² de terres cultivables appartenant aux Chakma (soit 40%  des terres cultivables des Chittagong Hill Tracts). Cela provoque l’exode forcé des 100 000 habitants  présents sur le site (un tiers de la population jumma à cette époque). La ville de Rangamati, engloutie, fut par la suite reconstruite sur les berges du lac de barrage. Les villageois expropriés furent peu ou pas du tout indemnisés. 40 000 d’entre eux quittent  le Pakistan et se rendent dans l’Arunachal Pradesh en Inde, où, encore aujourd’hui, ils sont dans la situation sans statut et sans droit, des apatrides.

En 1964, le gouvernement du Pakistan  met fin, dans la Constitution,au statut d’autonomie des Chittagong Hill Tracts. Il encourage les familles bengalies pauvres à venir s’installer dans les CHT.

Création de l’Etat du Bangladesh suivie de 20 ans de guerre

Jusqu’en 1971, le  Pakistan occidental et Pakistan oriental formaient un État unique mais artificiel. Le mécontentement grandit dans les années 1960 au sein des populations bengalis de l’aile orientale qui sont victimes de discriminations politiques et linguistiques. Les tensions aboutissent, en mars 1970, à une guerre au terme de laquelle, le 16 décembre 1971,le Bangladesh prend naissance. On pouvait s’attendre à ce que les bengalis, qui avaient mal vécu les discriminations dont ils étaient victimes, soient sensibles au sort des Jummas. Hélas, il n’en est rien. En 1972, une délégation des populations autochtones rencontre le premier ministre, Mujibur Rahman, et lui présente 4 revendications : l'autonomie des Chittagong Hill Tracts, le retour à la législation de 1900 sur le gouvernement local, le maintien du rôle des chefs traditionnels et l’interdiction de l'installation de populations étrangères à la région. Ces demandes sont rejetées.

Cette même année, la Parbattya Chattagram Jana Samhati Samiti ou PCJSS (« Parti populaire unifié des Chittagong Hill Tracts») est créée, ainsi que son bras armé, la Shanti Bahini, fondée par M.N. Larma entré en clandestinité. Au milieu des années 1970, celle-ci commence à attaquer les forces militaires et paramilitaires installées dans les Chittagong Hill Tracts ainsi que les colons bengalis, provoquant de nombreux morts. Des ressortissants étrangers sont enlevés contre rançon. En représailles, l’armée bangladaise engage de violentes opérations militaires en 1980. Des dizaines de villageois sont massacrés. Des colons bengalis s'en prennent à leur tour aux populations autochtones, à l'instigation de l'armée. La tension franchit un cran supplémentaire lorsque Mujibur Rahman est assassiné en 1975 lors d’un coup d’état militaire.

L’armée est désormais aux commandes et  le restera jusqu'en 1991.L’occupation militaire se renforce. La colonisation des terres s’organise. Les Hills tracts connaissent lors 20 années de guerre. Au cours de cette guerre, les cultures des Jummas sont pillées, les champs saccagés, les terres accaparées sous le regard souvent bienveillant de l’armée. Les colons  brûlent des villages, des temples bouddhistes,des écoles. C’est le cas de l’ashram de Boalkhali d’où est originaire une partie des 72 enfants arrivés en France en 1987. Les organisations internationales de défense des droits de l’homme dénoncent les nombreuses violations dont sont victimes les populations civiles des Chittagong Hill Tracts (massacres de masses, viols, tortures…). La région est interdite à tout étranger et en particulier aux journalistes. Pour les « Peuples des collines »l’insécurité est telle que la fuite semble la seule solution. Beaucoup d’entre eux, poursuivis par l’armée et souvent guidés par les Shantis Bahinis,franchissent la frontière indienne à l'est (40 000 dans le Mizoram en1983)  et à l’ouest  (50 000 dans le Tripura en 1986).

 La région connait une profonde modification de sa démographie compte tenu de l’exil de nombreux Jummas et de l’installation de 400 000 colons. Les Jummas deviennent minoritaires sur leur territoire. Les défrichements se sont multipliés (installation de camps militaires, exploitation de la forêt) ; le paysage est modifié et les équilibres écologiques profondément bouleversés.

La signature des accords de paix en 1997

Autour des années 1990,  le climat politique commence à changer. En1990, sous la pression des pays donateurs et d'une large opposition, le général Ershad est contraint de démissionner. En 1991, le système parlementaire est rétabli. Il faut attendre l'arrivée au pouvoir de Sheik Hasina en juin 1996 à la tête de la ligue Awami pour que le processus s'accélère et aboutisse à un accord de paix le 2 décembre 1997. Les réfugiés, en grand nombre, rentrent chez eux mais découvrent que leurs maisons et leurs terres sont occupées. Ils sont alors, pour beaucoup, logés dans des habitats provisoires.

L’accord de paix prévoit le retour des réfugiés et des mesures de compensation pour ceux qui, ayant abandonné leurs terres, s’en trouvent dépourvus. Il comprend le démantèlement des bases militaires. Il envisage la mise en place d'institutions autonomes et la fin de la colonisation par des populations extérieures.

L’accord  a effectivement permis la création d’une nouvelle institution : le Chittagong Hill Tracts Regional Council, chargé de prendre en charge une administration plus autonome du territoire mais celle-ci reste cantonnée à un rôle mineur. Pour le reste,  les dispositions de l’accord sont restées en grande partie lettre morte ; la plupart des camps militaires sont encore en place. Beaucoup de réfugiés n’ont pas récupéré leurs terres, la colonisation des Chittagong Hill Tracts se poursuit jusqu’à présent et se nourrit des flambées de violence qui font peser sur les populations jummas un climat d’insécurité permanent tel que beaucoup se demandent souvent s’ils ne devront pas un jour quitter à leur tour leur terre.